Le Mouvement Janáček pour la musique tchèque et slovaque



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LES CAHIERS DU MOUVEMENT JANÁČEK se sont arrêtés en cette fin d’année 2013. Devons-nous être tristes. Tout, j'allais dire « hélas », mais faut-il le dire, tout a une fin, l'enfance, la jeunesse, la vieillesse, c'est le cycle de la vie.
Et comme l'on dit, « Il faut que tout change pour que rien ne change »... Combien a-t-il fallu d'années à la musique de Janáček, à sa pensée, à son engagement, à sa volonté pour résister au joug des Hasbourg, et enfin être reconnu et compris, surtout en France.
 Un homme, Guy Erismann a fait sa rencontre à Prague, à Brno, dans ce pays qu'il admirait tant par la richesse de sa propre culture. Rencontre qu'il a voulu faire partager. L'enthousiasme de Guy, sa tenacité, sa volonté, son courage, ont fait un lien, ont rapproché des êtres qui ne se connaissaient pas pour travailler ensemble pour la même cause, la même envie de partage, partage illuminé par l'amitié.
Alors, une association se créa, Le Mouvement Janáček. Alors, nous avons vécu une belle aventure.
Merci à Guy,
Merci à vous tous,
Merci à la vie.
Michelle ERISMANN
Présidente d'honneur


UN PORTRAIT DE GUY ERISMANN


La naissance d’un musicologue
Né en 1923 en Lorraine, dans l’Est de la France, d’où son nom à consonance germanique, Guy Erismann a accompli la totalité de sa vie professionnelle (1945-1988) à la Radiodiffusion de service public – aujourd’hui Radio-France – pour achever sa carrière à la Direction de la musique. Il est décédé le 6 septembre 2007, le même jour que Luciano Pavarotti.
Pendant la guerre, il est à l’école en Belgique chez les Frères des Écoles Chrétiennes. À la libération, il entre à 22 ans à la Radio où la Discothèque Centrale va le combler de musique qu’il écoute avec frénésie et éclectisme, tous genres et époques confondus. Doué d’une perception naturelle de la musique, il va acquérir ainsi une connaissance musicale d’autodidacte qui le hissera au rang de musicologue reconnu. Il devient en 1963 adjoint à la Direction de France-Culture. C’est à la radio publique qu’il va donner toute la mesure de ses talents d’organisateur et de lanceur de projets, telle la création du programme musical de France-Culture ; le développement des émissions publiques ; la décentralisation de la chaîne (la France était et est encore un pays fortement centralisé) la participation de la radio au Festival d’Avignon. Avignon reste une étape importante de sa carrière, puisque c’est ici, à la demande de son fondateur Jean Vilar, qu’il devient responsable de la musique et mène une action de commandes et de créations (Claude Prey, Georges Aperghis, Maurice Ohana, François-Bernard Mâche, Girolamo Arrigo, Ivo Malec, Antoine Duhamel, Betsy Jolas) dans une orientation tournée vers le théâtre musical. Ainsi, il soutient la création de plus de cinquante œuvres, souvent des commandes qu’il a lui-même passées auprès de musiciens contemporains. Agnostique, mais très ouvert à la spiritualité, il commande en 1982 à Petr Eben la Missa cum populo, créée dans le cadre du 36ème Festival d’Avignon le 18 juillet de la même année. Aujourd’hui encore on se souvient très bien de lui à Avignon et où son nom m’a ouvert bien des portes.

L’écrivain
Toutes ces années sont ponctuées également par l’écriture d’ouvrages sur la musique et les musiciens avec un premier livre sur Tchaïkovski (Seghers, 1964), suivi de Lavelli, et Étude sur Orden (Bourgeois, 1971), Histoire de la chanson française (Waleffe, 1967), Jean Vilar, homme de musique (L’Herne, 1995). En 1966 il publie Antonín Dvořák (Seghers, 1966 – nouvelle édition, Fayard, 2004 dans ce qui va devenir son domaine de prédilection : la musique tchèque où il donne toute sa mesure. Suivent Leoš Janáček ou la passion de la vérité (Le Seuil, 1980 – nouvelle édition, Le Seuil, 2007, cette dernière sortie quelques mois avant son décès), Bohuslav Martinů, un musicien à l’éveil des sources, (Actes Sud, 1990), Bedřich Smetana, l’éveilleur (Actes Sud, 1993), et enfin un ouvrage de référence, La Musique dans les Pays tchèques (Fayard, 2001). Écrits d’une plume vive et poétique qui n’exclut pas la rigueur et l’ordre, tous ces ouvrages suivent une méthode de travail identique, où l’analyse musicale est accessible à tous, en laissant la musicologie théorique à l’arrière-plan. Ces ouvrages sont d’une lecture très agréable pour de simples mélomanes, loin de tout didactisme pédant ou d’étalage d’érudition ; ils font autorité et sont de formidables outils pour les professionnels. Il mêle toujours étroitement la vie et l’œuvre des compositeurs étudiés de manière à ce que cette interaction permette au lecteur de bien saisir les circonstances et le déroulement de la création. Cette méthode repose aussi sur une constante perspective historique : « Quelle que soit l’époque étudiée, il ne faut jamais lâcher le fil de l’Histoire, la question nationale et celle de la langue. » disait-il. A quoi on peut ajouter les événements, la religion et les autres formes d’expression artistique tout autant que les grands courants de pensée – les Éveilleurs, Comenius, Jan Hus, … Enfin, le sens de la synthèse et de l’ouverture au débat sont autant de qualités de l’homme que l’on trouve dans ses ouvrages.
Il collabore aussi à diverses publications spécialisées : Encyclopedia Universalis, Opéra International, Avant-Scène Opéra et est correspondant de la revue musicale de Prague Hudební listy. Il est nommé vice-Président de l’Académie Charles Cros et Président-fondateur du Mouvement Janáček en France dont les Cahiers contiennent des trésors de commentaires sur la musique et les musiciens de Bohême et de Moravie. Dans le cadre du Mouvement Janáček, il organise des voyages musicaux en Bohême et en Moravie ainsi que des colloques (Martinů et la France, 1990 ; Dvořák, 1992 ; Cosmopolitisme et nationalisme en musique, Prague 1992 ; Musique et Pouvoir, Lyon 1994 ; Dvořák, Saint-Etienne 2004) et plusieurs festivals de musique tchèque en France. Le Mouvement Janáček est une sorte de jardin secret pour Guy Erismann, mais il y invite volontiers ses amis et connaissances pour en partager les fruits et saveurs. Car c’était aussi un homme aimant les choses de la vie, la gastronomie et… le bon vin.

Il intervient plusieurs fois sur les ondes de Radio Praha émissions en langue française, lors de la sortie de ses livres, mais aussi pour des événements culturels et musicaux particuliers en France ou en Bohême, comme la Saison Tchèque en 2002.

Les amitiés tchèques

Son premier voyage en Tchécoslovaquie date de 1960, envoyé en mission par la Radio Française. Politiquement engagé à gauche, avec fidélité mais sans dogmatisme, Guy Erismann fera de ce voyage initiatique une occasion de nouer des liens d’affection, de reconnaissance et de sympathie avec quantité d’artistes, d’intellectuels et collègues tchécoslovaques. Ces amitiés durables se poursuivront après 1989.
Pendant plus de sept ans, il participe aux activités du Centre tchèque de Paris où il s’est beaucoup investi. Il conseille son directeur pour la programmation musicale, organise des concerts et les présente, invitant le public à découvrir des œuvres rares et des talents nouveaux sans oublier la jeune génération de compositeurs tchèques. Ses introductions sont toujours précises, bien équilibrées et ceux qui l’ont entendu présenter une même œuvre dans des circonstances différentes ont pu apprécier sa facilité à adapter son discours au public, sans jamais se répéter. Guy Erismann était un homme discret, toujours très attentif aux autres, portant le respect de la Femme très haut, ce qui se remarque dans ses analyses des héroïnes des opéras, entre autres de Janáček, et dans sa tendresse affichée pour Vítězslava Kaprálová.
Fin connaisseur du monde des idées, il disait à propos des courants cosmopolites : « Ici le tempérament tchèque se livre librement pour s’adonner à une sensualité nourrie d’émotions naturelles, celles suscitées par la fréquentation d’un bestiaire délicieux, surtout peuplé de rossignols, de colombes et de tourterelles. Ces relations intimes et directes, qu’entretient une foi naïve avec une terre aimablement habitée déterminent ce qui deviendra un trait permanent du caractère tchèque : le panthéisme poétique. » Et il savait aussi évoquer l’exceptionnelle richesse musicale de la Bohême à travers l’histoire des musiciens émigrés ou non au 18e siècle, citant très à propos Charles Burney et son voyage en 1722.
Un livre d’hommage à Guy Erismann a été édité en 2010 pour les trois ans de sa disparition. On y trouve les noms de Helena Jarošová, Radoslav Kvapil, Kryštof Mařatka, Jaroslav Mihule, Aleš Pohorský, et beaucoup d’autres comme Aleš Březina qui relate : « Seuls ceux qui savent la position difficile qu’occupe la culture tchèque en France peuvent apprécier l’importance du travail de Guy Erismann, travail de longue haleine, systématique et méticuleux, pour la rendre accessible. » Il a aussi soutenu les jeunes compositeurs tchèques dont Kryštof Mařatka, installé en France. Mais c’est Stáňa Weigová qui exprime un sentiment assez mystérieux: « Je ne peux pas comprendre comment il est possible qu’un Français puisse saisir et analyser de façon si étonnante l’histoire de la culture musicale tchèque. Je demandais à Guy de quelle manière il avait pu concevoir une telle œuvre sans connaître la langue tchèque. Il me disait : si l’on est capable de percevoir par tous ses sens la culture tchèque, alors on est capable de comprendre la langue tchèque. En même temps, il riait : ‘alors, alors, je ne sais pas‘. »
Il a été récompensé par de nombreuses distinctions françaises : Chevalier de la Légion d’Honneur, Chevalier de l’ordre National du Mérite, Officier des Arts et des Lettres, Prix de l’Académie des Beaux-Arts (1991) ; et en 2003, deux récompenses de la République tchèque : la Médaille « Artis Bohemiae Amicis » et le Prix « Gratia Agit ».
Lors de son décès, plusieurs officiels ont exprimé des hommages à Guy Erismann dont l’ambassadeur tchèque Pavel Fischer. La ministre de la culture Christine Aubanel rappela que : « Guy Erismann s'est montré un pionnier dans les liens de la radio et de la musique, en particulier de la création musicale contemporaine. Beaucoup de nos compositeurs lui doivent une mise en lumière inédite, et la cause de la musique contemporaine a trouvé en lui un ardent défenseur. »
Le dictionnaire des musiciens Baker-Slonimsky (adapté en français par Alain Pâris, Robert Laffont, éd.) lui a consacré une rubrique où il était précisé, outre sa carrière et ses actions, qu’« il fait autorité en matière de musique tchèque. »

Chacun sait que si Janáček est aujourd’hui révéré en France à sa juste valeur, c’est parce que Guy Erismann, dans le sillage de Sir Charles Mackerras, a mené des actions pendant plus de trois décennies. Pour Martinů, il souhaitait une place digne de ce musicien à « l’éveil des sources », encore et toujours trop ignoré en France. C’était la dernière mission qu’il nous avait confiée. Constatons avec plaisir une réelle amélioration. Ainsi, à La Folle Journée de Nantes (29 janvier – 2 février 2014, 300 concerts 140 000 auditeurs) dont le thème cette année était la musique américaine – compositeurs américains et exilés), pas moins de huit compositions de musique chambre et le Concerto pour piano n°4 « Incantation » de Martinů ont été programmés, à côté de la Symphonie du Nouveau Monde, du Concerto pour violoncelle op. 104, du Stabat Mater et du Quatuor Américain de Dvořák.

Gauthier Coussement



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